À qui appartient la ville ?
Le droit de laisser vide face au droit d'habiter
Au Luxembourg, des milliers de logements restent vides au cœur d'une permacrise du logement sans précédent. Ce n'est pas une défaillance du marché, c'est le marché qui fonctionne, pour ceux qui possèdent. La vraie question est politique : jusqu'où la propriété nous lie-t-elle les uns aux autres ?
Introduction
Il y a, dans chaque quartier de Luxembourg-Ville, une fenêtre qui ne s'allume jamais. Derrière elle, un appartement que personne n'habite, dans une ville où des milliers de ménages cherchent un toit qu'ils peuvent payer. Ce paradoxe est l'objet de ce texte.
On pourrait le traiter comme un problème technique : une taxe mal calibrée, un registre qui tarde. Tout cela est vrai, et j'y reviendrai. Mais le logement vide pose d'abord une question plus ancienne et plus inconfortable : à qui appartient la ville ?
Notre ordre juridique repose sur un droit fondamental, celui de posséder. Personne de sérieux ne propose de l'abolir. Mais ce droit a toujours eu une autre face, que la Constitution allemande résume en deux mots : Eigentum verpflichtet, la propriété oblige. La Constitution italienne dit la même chose autrement, en assignant à la propriété privée une funzione sociale.
Ma thèse est simple. Les logements sont vides parce que leurs propriétaires peuvent se le permettre. Le vide est un luxe pour celui qui possède et un coût pour ceux qui habitent autour. Entre ces deux réalités, une société fondée sur la propriété privée doit trouver la juste balance. Le Luxembourg, à ce jour, ne l'a pas cherchée.
I. Une ville pleine de vide
Le Luxembourg est l'un des pays d'Europe où la demande de logement est la plus forte. Il compte environ 691 000 habitants au 1er janvier 2026, soit 87 % de plus qu'en 1981. L'offre ne suit pas. Le pays construit depuis des années entre 2 500 et 3 300 logements par an, alors que les projections officielles en demandent entre 5 600 et 7 500. Un appartement existant coûte en moyenne près de 9 800 euros le mètre carré dans le canton de Luxembourg. Le logement locatif abordable représente à peine 2 à 3 % du parc, et près de 9 500 ménages attendent sur le registre national.
Dans ce contexte, combien de logements sont vides ? Personne ne le sait vraiment. Le seul chiffre officiel date du recensement de novembre 2021 : 15 337 logements, soit 5,8 % du parc, n'étaient la résidence habituelle de personne. Ce chiffre mélange vacance réelle, résidences secondaires et logements en travaux, et la prochaine mise à jour n'est pas attendue avant le recensement de 2031.
Il faut distinguer trois formes de vide. La vacance frictionnelle est saine : c'est le temps qui sépare deux locataires. La vacance structurelle touche les logements dont personne ne veut, et c'est le vide du déclin, celui des villages qu'on quitte. La vacance spéculative, enfin, est un choix : le logement reste vide parce que cela convient à son propriétaire.
Luxembourg-Ville connaît surtout la troisième. C'est un vide de richesse, pas de pauvreté, dans une ville où tout le monde voudrait habiter. Et ce qui n'est pas compté n'existe pas : tant que l'État ne voit pas les logements vides, personne n'a à en répondre.
II. Le luxe du vide
Avant d'être militant, j'ai travaillé dans la promotion immobilière. Je sais donc que le propriétaire d'un logement vide n'est en général ni négligent ni irrationnel. Il fait un calcul, et au Luxembourg ce calcul lui donne souvent raison.
Deux conditions rendent le vide abordable.
La première : les prix travaillent pour lui. Depuis 2010, ils ont progressé d'environ 5 % par an en moyenne, et le prix du terrain a plus que doublé entre 2010 et 2021. Même la correction de 2022 à 2024 n'a pas changé la donne : celui qui ne paie presque rien pour attendre n'est pas obligé de vendre.
La seconde : attendre ne coûte presque rien. J'y reviendrai : c'est le système fiscal luxembourgeois tout entier qui rend l'attente si confortable. Prenons un exemple stylisé : un appartement de 80 mètres carrés dans le canton de Luxembourg, au prix moyen de 9 800 euros le mètre carré, soit environ 785 000 euros. Vide, il prend environ 39 000 euros de valeur en une année moyenne. Loué, il rapporte la même plus-value, plus environ 16 000 euros de loyer net après frais et impôts.
Louer rapporte donc davantage. Mais près de 70 % du rendement total vient de la hausse du prix, qui arrive que le logement soit habité ou non. Le loyer n'est que le complément, et il vient avec un locataire : un revenu imposé, un bail difficile à défaire, un bien moins facile à vendre du jour au lendemain. Le vide, lui, n'est pas imposé, se vend n'importe quand et se transmet sans droits en ligne directe.
Aucun de ces propriétaires n'agit contre son intérêt. C'est précisément le point inconfortable : la vacance n'est pas l'échec du marché, c'est le marché qui fonctionne, pour les propriétaires. Si le problème était l'irrationalité, l'information suffirait. Comme il s'agit d'un intérêt, la réponse ne peut être que politique.
Cette réponse est d'autant plus nécessaire que la propriété est concentrée. Selon l'Observatoire de l'habitat, 0,5 % des résidents, soit 3 447 personnes, détiennent la moitié des terrains constructibles destinés au logement. Quand si peu de mains décident du moment où un terrain ou un logement arrive sur le marché, leur choix de ne pas agir devient un fait collectif.
Un système qui récompense ceux qui possèdent
Ce calcul n'est pas un hasard. Il est le produit d'un système. Au Luxembourg, la fiscalité et les aides publiques sont construites autour d'une idée : récompenser la propriété. L'impôt foncier est symbolique, la plus-value est faiblement imposée, la transmission en ligne directe est exonérée, et l'achat de sa résidence est soutenu par des crédits d'impôt et des déductions. Celui qui loue, lui, ne profite d'aucun de ces avantages : il paie, et sa contribution alimente la valeur du bien d'un autre.
L'impôt foncier en est le meilleur exemple. Il rapportait environ 39 millions d'euros pour tout le pays en 2021, moins de 0,1 % du PIB contre 1,2 % en moyenne dans l'Union européenne, et il est toujours calculé sur des valeurs de 1941. Il n'existe par ailleurs ni impôt national sur les logements vides ni impôt sur la fortune des particuliers.
La comparaison avec la France donne la mesure de l'écart. De l'autre côté de la frontière, la taxe foncière sur les propriétés bâties a rapporté près de 42 milliards d'euros aux communes en 2024, soit environ 1,4 % du PIB français. Appliqué au PIB luxembourgeois de 2021, d'environ 73 milliards d'euros, ce même taux aurait rapporté près d'un milliard d'euros par an, au lieu de 39 millions. C'est vingt-cinq fois plus, chaque année, pour financer des logements, des écoles ou des transports. Le chiffre est indicatif, car le PIB luxembourgeois est gonflé par les frontaliers et le secteur financier, mais l'ordre de grandeur ne laisse aucun doute : au Luxembourg, posséder ne coûte presque rien.
Ce modèle a eu sa raison d'être. Après la guerre, pendant les Trente Glorieuses, il a permis à des générations de ménages ordinaires de devenir propriétaires. Avec des salaires qui progressaient vite et des prix encore accessibles, l'achat d'un logement était la voie la plus sûre vers la prospérité. Inciter chacun à acheter, c'était élargir le nombre de ceux qui possèdent.
Depuis les années 1980, le monde a changé. Avec Reagan et Thatcher, le tournant néolibéral a changé l'objectif. Il ne s'agissait plus d'abord de mieux répartir la richesse, mais de l'accroître globalement, avec la promesse qu'un capital plus abondant finirait par profiter à tous. Le capital a bien augmenté, mais il s'est concentré : depuis plus de quarante ans, les inégalités de patrimoine n'ont cessé de se creuser, et elles se creusent encore aujourd'hui.
Ce mouvement a aussi affaibli les États. Dans la plupart des pays occidentaux, la dette publique a fortement augmenté, et elle est désormais détenue en grande partie par des créanciers privés. Un État plus endetté est un État plus dépendant, qui dispose de moins de marge pour négocier et pour imposer ses choix. Le résultat est une forte pression sur nos systèmes sociaux, au moment même où les besoins augmentent.
Le logement a suivi la même pente. Il est devenu un actif comme un autre, et ceux qui en possédaient déjà ont vu leur fortune grandir pendant que les autres voyaient l'accès s'éloigner.
Aujourd'hui, la part du revenu qu'un ménage doit consacrer au logement est sans commune mesure avec celle de ses parents. Pour un jeune actif sans héritage, devenir propriétaire à Luxembourg-Ville relève de l'exploit. Pourtant, le système, lui, n'a pas changé : il récompense toujours les propriétaires. Un instrument pensé pour faire accéder le plus grand nombre à la propriété protège désormais surtout ceux qui y sont déjà.
Pourquoi ce système ne change-t-il pas ? La réponse est aussi électorale. Près de la moitié des résidents du pays n'ont pas la nationalité luxembourgeoise. Ils peuvent voter aux élections communales s'ils s'inscrivent, mais pas aux élections législatives, celles où se décident l'impôt foncier, la fiscalité et le droit du bail.
Ceux qui votent sont donc, bien plus souvent, ceux qui possèdent. Parmi les propriétaires qui louent un logement, 82 % sont de nationalité luxembourgeoise, selon l'enquête de l'Observatoire de l'habitat et du LISER. Être propriétaire est profondément ancré dans la mentalité luxembourgeoise : c'est une sécurité, une réussite, un héritage que l'on transmet.
Aucun responsable politique ne l'ignore à l'approche d'une élection. Toucher aux avantages des propriétaires, c'est s'adresser à une majorité d'électeurs ; défendre les locataires, c'est parler à des gens dont beaucoup ne peuvent pas voter. Ceux qui subissent le système sont ceux qui n'ont pas de voix pour le changer. C'est une raison de plus pour que le débat sur la propriété ne reste pas une affaire de calcul électoral.
C'est là que le modèle d'après-guerre cesse de refléter la société. Il ne répond plus à la demande d'aujourd'hui, celle d'une population jeune, mobile, souvent locataire, pour qui l'accès à la propriété n'est plus une promesse réaliste. Le logement vide en est le symptôme le plus visible : un système qui rend le vide rentable pour quelques-uns, aux dépens de tous les autres.
III. Eigentum verpflichtet : la propriété qui oblige
Le droit le plus absolu, déjà sous condition
Notre conception de la propriété vient du Code civil de 1804, toujours en vigueur au Luxembourg. Son article 544 la définit comme « le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue ». On cite rarement la fin de la phrase : « pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements ».
Même dans sa formulation la plus libérale, la propriété n'a donc jamais été illimitée. La question n'est pas de savoir si la loi peut la borner, mais où elle place la borne. Le droit de disposer, l'abusus des juristes, comprend aujourd'hui celui de laisser un bien inutilisé. C'est cette part-là que le logement vide met en question.
Une idée plus ancienne que nos constitutions
John Locke, que l'on cite volontiers pour fonder la propriété privée, y mettait déjà deux conditions. On ne peut s'approprier une chose que s'il en reste assez, et d'aussi bonne qualité, pour les autres. Et nul n'a le droit de laisser se perdre ce qu'il a accumulé sans en faire usage.
Au début du XXe siècle, le juriste français Léon Duguit va plus loin. Pour lui, la propriété n'est plus seulement un droit subjectif, c'est une fonction sociale : celui qui détient une richesse a le devoir de l'employer d'une manière qui sert aussi la collectivité. Cette idée va traverser le siècle et entrer dans plusieurs constitutions européennes.
De Weimar au Grundgesetz
La Constitution de Weimar l'inscrit en 1919 à son article 153 : « Eigentum verpflichtet. Sein Gebrauch soll zugleich Dienst sein für das Gemeine Beste. » La propriété oblige, et son usage doit en même temps servir le bien commun.
La Loi fondamentale de 1949 reprend la formule presque mot pour mot. Son article 14 garantit la propriété et l'héritage, mais précise que leur contenu et leurs limites sont fixés par la loi. Puis vient l'alinéa 2 : « Eigentum verpflichtet. Sein Gebrauch soll zugleich dem Wohle der Allgemeinheit dienen. »
Ce ne sont pas de simples mots. La Cour constitutionnelle fédérale en a tiré une jurisprudence constante : plus un bien a de l'importance pour d'autres personnes, plus le législateur peut en encadrer l'usage. Le logement est l'exemple type, puisque d'autres en dépendent pour vivre. En 1993, la Cour est allée jusqu'à reconnaître que le droit du locataire à son logement est lui aussi protégé par l'article 14.
Concrètement, plusieurs Länder et villes allemandes interdisent la Zweckentfremdung, le détournement de logements de leur fonction. À Berlin, laisser un logement vide plus de trois mois sans autorisation est une infraction, et l'administration peut ordonner sa remise sur le marché. Les tribunaux ont jugé ces règles compatibles avec la garantie de la propriété.
La funzione sociale italienne
La Constitution italienne de 1948 dit la même chose dans une autre langue. Son article 42 reconnaît et garantit la propriété privée, mais par une loi qui en fixe les modes d'acquisition, de jouissance et les limites « allo scopo di assicurarne la funzione sociale e di renderla accessibile a tutti ».
La seconde moitié de la phrase mérite qu'on s'y arrête. La propriété doit remplir une fonction sociale, mais elle doit aussi être accessible à tous. Le constituant italien ne voulait pas moins de propriétaires, il en voulait davantage. Une propriété qui se concentre et se ferme, comme les terrains et logements retenus au Luxembourg, trahit justement cette promesse.
L'Espagne va encore plus loin. Sa Constitution de 1978 attribue elle aussi une fonction sociale à la propriété (article 33), proclame le droit à un logement digne et charge les pouvoirs publics de réguler l'usage du sol pour empêcher la spéculation (article 47). Le mot y est.
Ce que ces textes ont en commun
Aucun de ces textes n'est révolutionnaire. Ils ont été écrits par des démocrates-chrétiens autant que par des socialistes, au sortir de la guerre, par des sociétés qui avaient vu ce que produit la misère du logement. Ils partagent une idée simple : la propriété est garantie parce qu'elle sert la liberté et la sécurité des personnes, pas pour qu'elle les en prive.
Il faut prendre au sérieux l'autre côté de la balance. La propriété protège l'individu contre l'arbitraire de l'État, et pour beaucoup de ménages modestes, un appartement est l'épargne d'une vie et la retraite de demain. Une politique qui l'oublierait perdrait sa légitimité, et elle aurait tort. Mais un droit qui protège la sécurité de chacun ne peut pas servir d'abri à un usage qui prive les autres de la leur.
IV. Le droit à la ville
Le droit constitutionnel dit ce que la propriété doit à la collectivité. Il ne dit pas qui est cette collectivité, ni ce qu'elle perd quand un logement reste vide. Pour cela, il faut revenir à Henri Lefebvre.
En 1968, dans Le Droit à la ville, Lefebvre oppose deux manières de regarder la ville. Comme une œuvre, faite par et pour ceux qui l'habitent, elle a une valeur d'usage. Comme un produit, acheté et vendu, elle a une valeur d'échange. L'histoire urbaine moderne est, selon lui, celle de la victoire progressive de la seconde sur la première.
Un logement vide est un logement réduit à sa valeur d'échange. Le calcul du propriétaire décrit plus haut, c'est le conflit de Lefebvre à l'échelle d'un seul appartement. D'un côté, 39 000 euros de plus-value par an, un bien qu'on vend ou transmet à volonté. De l'autre, une lumière aux fenêtres, un ménage dans la rue, des clients pour la boulangerie d'en bas.
Le géographe Mark Purcell lit dans le droit à la ville deux droits distincts. Un droit de participation : ceux qui habitent un lieu doivent avoir une voix dans les décisions qui le façonnent. Et un droit d'appropriation : le droit d'accéder à l'espace urbain, de l'occuper, de l'utiliser.
La vacance échoue aux deux tests. Les habitants n'ont aucune voix sur le fait qu'un immeuble de leur rue reste vide depuis dix ans. Et cet espace est retiré de l'usage, alors même que d'autres en ont besoin. En 2008, David Harvey rappelait que la liberté de faire et de refaire nos villes est l'un de nos droits les plus précieux et les plus négligés. Au Luxembourg, cette liberté est entre très peu de mains.
Le coût, lui, est partagé par tous. Des fenêtres sombres, des rez-de-chaussée fermés, des commerces qui perdent leurs clients. Jane Jacobs parlait des « yeux sur la rue » : ce sont les habitants qui rendent une rue sûre et vivante. Le droit à la ville se perd ainsi, une rue après l'autre, sans que personne ne décide jamais de le supprimer.
C'est pourquoi je préfère parler de droit au quartier. La ville entière est une abstraction ; le quartier est l'échelle où l'on voit le vide, où l'on en subit le coût, et où l'on peut s'organiser pour le réclamer. C'est le sens de la campagne Ghost City: nommer, montrer, compter, et proposer des outils là où l'État ne regarde pas.
V. Le Luxembourg : une propriété protégée, mais qui n'oblige pas
Ce que dit notre Constitution
La Constitution révisée, entrée en vigueur en juillet 2023, protège la propriété dans les termes classiques : nul ne peut en être privé que pour cause d'utilité publique et moyennant juste indemnité (article 36). Elle ajoute, et c'est un progrès réel, que l'État veille à ce que toute personne puisse vivre dignement et disposer d'un logement approprié (article 40).
Mais ce logement approprié n'est qu'un objectif à valeur constitutionnelle, pas un droit que l'on peut invoquer devant un juge. Et nulle part le texte ne dit que la propriété oblige. Le constituant luxembourgeois a pris le droit de propriété à la tradition française, mais pas l'Eigentum verpflichtet de nos voisins allemands, ni la funzione sociale italienne.
Notre Constitution connaît donc deux leviers : priver de la propriété, par l'expropriation, ou laisser faire. Elle ne dit rien de l'entre-deux, là où se joue précisément la question du vide : un usage de la propriété qui reste légal, mais qui nuit à tous les autres. Le gouvernement le sent bien, puisqu'il propose en 2025 de déclarer le logement abordable d'utilité publique. C'est un pas, mais il passe encore par l'expropriation, l'outil le plus lourd et le plus rare.
Le cercle de l'attente
Dans les faits, l'attente régit tout. Depuis 2008, les communes peuvent lever une taxe sur les logements inoccupés. Moins d'une dizaine sur cent l'ont adoptée, et rares sont celles qui l'appliquent vraiment. Luxembourg-Ville n'en fait pas partie. Esch-sur-Alzette l'a votée en 2012 sans jamais l'appliquer, et ce n'est qu'en 2026 que sa majorité annonce une vraie taxe, jusqu'à 10 000 euros par logement.
Au niveau national, le projet de loi 8082, déposé en octobre 2022, prévoyait un impôt sur les logements vides : 3 000 euros la première année, jusqu'à 7 500 euros ensuite. En juillet 2025, ce volet a été détaché de la réforme de l'impôt foncier. Il attend en commission un registre national des bâtiments et des logements, lui-même en commission depuis 2022. Le gouvernement estime qu'il faudra jusqu'à trois ans pour bâtir ce registre, puis au moins un an de plus pour l'impôt.
Chacun attend donc l'autre. L'État attend son registre. La Ville de Luxembourg réclame une définition claire du logement vide, mais refuse le registre national qui permettrait de l'appliquer. Les communes attendent des outils. Et l'État lui-même donne l'exemple inverse avec la Cité de l'Aéroport, vidée de ses habitants et en attente de démolition, pour être reconvertie en pôle multilogistique pour Lux-Airport.
Au centre de ce cercle, des milliers de logements vides. Ce n'est pas un manque de moyens techniques, nos administrations savent croiser leurs fichiers, le recensement de 2021 l'a montré. C'est un manque de doctrine. Tant que la propriété n'est pensée que comme un droit, sans l'obligation qui l'accompagne, chaque mesure contre le vide paraît une intrusion qu'il faut justifier à l'infini.
VI. Trouver la juste balance
La juste balance ne se trouve pas en choisissant entre propriété et collectivité. Elle se trouve en rappelant que la propriété est elle-même une institution collective : c'est la loi qui la définit, l'État qui la garantit, la ville qui lui donne sa valeur. Le terrain d'un centre-ville vaut cher parce que d'autres y habitent, y travaillent et y ont payé des écoles, des trams et des parcs.
Trois principes me semblent pouvoir guider cette balance.
- La proportionnalité. Plus un bien est nécessaire à la vie des autres, plus son usage peut être encadré. Un tableau dans un salon n'appelle aucune obligation ; un logement dans une ville en pénurie, oui.
- L'obligation d'usage plutôt que la privation. Entre laisser faire et exproprier, il y a tout un espace : on ne retire rien au propriétaire, on lui demande que son bien serve. C'est exactement ce que dit Eigentum verpflichtet.
- La protection des petits propriétaires. Le retraité qui loue un studio n'est pas l'investisseur qui garde un immeuble vide. Une politique juste distingue les situations, accompagne plutôt qu'elle ne punit, et s'adresse d'abord à ceux qui ont les moyens d'attendre.
De ces principes découlent cinq verbes, qui forment une boîte à outils connue ailleurs en Europe.
- Voir : mettre enfin en place le registre national des bâtiments et des logements. On ne peut taxer ce qu'on ne voit pas.
- Taxer : un impôt sur les logements durablement vides et un impôt foncier enfin réaliste, pour que le vide ait un prix.
- Obliger : une interdiction du détournement de logements, sur le modèle allemand, avec des exceptions claires pour les travaux, les successions et les situations personnelles.
- Utiliser : la mise à disposition via la gestion locative sociale et l'occupation temporaire, pour qu'un propriétaire hésitant ait une voie simple et sûre.
- Acheter : le droit de préemption public, pour que les collectivités puissent reprendre ce que le marché laisse vide.
Et un principe de cohérence : l'État doit commencer par ses propres logements vides. Il ne peut demander aux propriétaires privés ce qu'il ne s'impose pas à lui-même.
Enfin, la balance doit aussi trouver sa place dans le texte fondamental. La révision constitutionnelle a ouvert la porte avec l'objectif du logement approprié. Il serait cohérent d'y ajouter, comme nos voisins, que la propriété oblige et que son usage doit aussi servir l'intérêt général. Ce ne serait pas une rupture, mais la reconnaissance d'un consensus européen vieux d'un siècle.
Conclusion
À qui appartient la ville ? Juridiquement, chaque mètre carré a un propriétaire, et c'est très bien ainsi. Mais la ville elle-même, ce qui fait qu'un quartier vit, qu'une rue est sûre, qu'une boulangerie survit, n'appartient à personne en particulier. Elle appartient à ceux qui l'habitent et la font vivre chaque jour.
Un logement vide dans une ville en pénurie, c'est le point exact où ces deux propriétés entrent en conflit. Le propriétaire exerce un droit que personne ne lui conteste. La rue paie un coût que personne ne lui a demandé d'accepter.
L'Allemagne et l'Italie ont répondu à ce conflit il y a trois quarts de siècle, en écrivant dans leur constitution que la propriété a une fonction et qu'elle oblige. Le Luxembourg, pays de propriétaires s'il en est, n'a pas encore osé le dire. Il est temps de poser la question franchement : laisser un logement vide est-il un droit qui va avec la propriété ? Ma réponse est non. La propriété donne le droit d'habiter, de louer, de vendre, de transmettre. Elle ne donne pas celui de retirer un toit à une ville qui en manque.
Bibliographie
Textes juridiques et jurisprudence
- Code civil (1804, en vigueur au Luxembourg), article 544.
- Constitution du Grand-Duché de Luxembourg, révisée, en vigueur depuis le 1er juillet 2023, articles 36, 37 et 40.
- Verfassung des Deutschen Reichs (Constitution de Weimar), 11 août 1919, article 153.
- Grundgesetz für die Bundesrepublik Deutschland (Loi fondamentale), 23 mai 1949, articles 14 et 15.
- Costituzione della Repubblica Italiana, 1948, article 42.
- Constitución Española, 1978, articles 33 et 47.
- Loi du 22 octobre 2008 portant promotion de l'habitat et création d'un pacte logement avec les communes, articles 15 à 28.
- Gesetz über das Verbot der Zweckentfremdung von Wohnraum (ZwVbG), Land de Berlin, 29 novembre 2013.
- Bundesverfassungsgericht, décision du 26 mai 1993, 1 BvR 208/93 (BVerfGE 89, 1).
- Bayerischer Verwaltungsgerichtshof, décision du 23 mars 2022, 12 CS 22.182.
Ouvrages et articles
- Duguit, Léon (1912). Les Transformations générales du droit privé depuis le Code Napoléon. Paris : Félix Alcan.
- Harvey, David (2008). « The Right to the City ». New Left Review, n° 53, p. 23-40.
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- Lefebvre, Henri (1968). Le Droit à la ville. Paris : Anthropos.
- Locke, John (1690). Second Treatise of Government, chapitre V, « Of Property », § 27 et § 31.
- Pauly, Michel (2022). Sur le droit de propriété dans la nouvelle Constitution. forum, n° 425.
- Piketty, Thomas (2013). Le Capital au XXIe siècle. Paris : Seuil.
- Purcell, Mark (2002). « Excavating Lefebvre: The right to the city and its urban politics of the inhabitant ». GeoJournal, vol. 58, n° 2-3, p. 99-108.
Statistiques et rapports officiels
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- Observatoire de l'habitat (2023). La Note 32 : Panorama du foncier constructible au Luxembourg. Ministère du Logement, LISER.
- Observatoire de l'habitat (2025). Rapport d'analyse n° 17 : loyers annoncés par zone géographique.
- Observatoire de l'habitat (2026). Rapport d'analyse n° 23 : Conception, déroulé et premiers résultats de l'enquête « cadastre des loyers ».
- Observatoire de l'habitat (2026). Rapport d'analyse n° 24 : Le cadastre des loyers, premiers résultats.
- STATEC et Observatoire de l'habitat (2026). Le Logement en chiffres, n° 20, septembre 2026.
- STATEC (2026). Luxembourg en chiffres, 60e édition, septembre 2026.
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Documents parlementaires et avis
- Chambre des députés, projet de loi n° 8082 relatif à l'impôt foncier, à l'impôt à la mobilisation de terrains et à l'impôt sur la non-occupation de logements (octobre 2022), scindé en 8082A et 8082B (2025).
- Chambre des députés, projet de loi n° 8086 relatif au registre national des bâtiments et des logements (octobre 2022).
- Chambre des députés, projet de loi n° 8535 modifiant la loi du 7 août 2023 relative au logement abordable (2025).
- Chambre des salariés (2023). Avis III/01/2023 sur la réforme de l'impôt foncier.
- Conseil d'État (2025). Avis sur le projet de loi n° 8216.
- Chambre des députés, motion relative à la taxe communale sur les immeubles inoccupés.
- Commune de Betzdorf (2025). Règlement relatif à la taxe communale sur les immeubles non occupés.
Presse
- L'essentiel (28 juillet 2026). « Au Luxembourg, une taxe jusqu'à 10 000 euros sur les logements vacants à Esch ».
- L'essentiel (2 septembre 2025). « Lydie Polfer veut une définition claire des logements inoccupés ».
- Le Quotidien (25 août 2025). « Lydie Polfer ne veut pas de RNBL ».
- Paperjam (2019). « 5 600 à 7 500 logements nécessaires par an ».
- Paperjam (2022). « Comprendre la réforme de l'impôt foncier en 9 questions ».
- Paperjam (28 avril 2026). « 6 500 logements par an, un objectif déconnecté de la réalité ».
- Paperjam (septembre 2026). « Population, logement, emploi : le Luxembourg en 10 chiffres ».
- Paperjam (octobre 2026). « 15 337 logements inoccupés… et toujours aucun inventaire ».
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